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PIERRE JEANNERET (1896-1967)
Table-bureau de forme libre.
L’Équipement de la Maison  – Fabrication Herman Muller, vers 1944-1945

Longueur 200 cm, profondeur 100 cm, hauteur 74 cm, épaisseur plateau 4 cm.

Plateau en chêne plaqué, reposant sur trois pieds creux, dont un large profilé en aile d’avion et deux ovoïdes, constitués de fortes sections de chêne massif assemblées.

Bordure et entretoises sous plateau en sapin massif.

Pieds fixés sur les entretoises, elles-mêmes vissées sous plateau, permettant le démontage du piètement et le transport à plat des éléments.

On retrouve ce système d’entretoises, sous plateau en placage, sur plusieurs modèles de tables de Pierre Jeanneret, tant dans ses créations réalisées en France qu’en Inde.

Pierre Jeanneret appréciait les plateaux épais en bois massif (6 cm usuellement).

L’utilisation d’un plateau en placage et sa diminution d’épaisseur à 4 cm, sa faculté de montage / démontage rapide, ainsi que les pieds creux, indiquent une tentative de production à moindre coût, probablement dans une perspective d’édition.

Cependant la minceur du plateau et la hauteur des pieds (70 cm contre 66 cm usuellement), loin de constituer un handicap, apportent une ligne élancée très esthétique à cette table-bureau.

Citons le témoignage de « première main » de Denise Cresswell, collaboratrice de Pierre Jeanneret au sein du BCC de 1941 à 1946, puis associée de l’Équipement de la Maison de 1946 à 1951.

« (…) Je luttais d’ailleurs à chaque nouveau projet pour que sa mise au point aboutisse le temps venu, à la fabrication de petites séries artisanales et ne reste pas un sensible mais unique modèle … Il fallait diminuer les belles épaisseurs massives chères à Jeanneret, étudier l’économie du matériau, la simplification du montage à domicile qui permettrait une expédition facilitée par des volumes réduits (…) Jeanneret n’était pas accroché par l’idée des petites séries dans le domaine de l’équipement. Il sentait les choses en sculpteur  ».

Revue Werk 6/1968 . Hommage à Pierre Jeanneret . Denise Creswell, 1968.

 Provenance :

– Entreprise de bâtiment Aichinger SA, siège 50 Bd du Président Roosevelt, 68000 Mulhouse.
Directeur M. Rozier. Cessation d’activité en 1972.

– Création d’une succursale Aichinger à Rouen en 1955 et déplacement de matériel, dont ce bureau, de Mulhouse à Rouen.

– Collection privée, Rouen. Ce bureau a été récupéré par le directeur de la filiale de Rouen pour son usage personnel à la fermeture de l’entreprise.

– Collection privée, Rouen, par succession.

Les Ateliers Jean Prouvé à Nancy, ont travaillé pour de nombreux clients en Alsace, région limitrophe de la Lorraine, notamment à Mulhouse, ville située à moins de 200 km de Nancy. La datation de ce bureau correspond avec la période ou Pierre Jeanneret collabore activement avec les Ateliers Jean Prouvé.

 

 Historiques des tables et bureaux de forme libre

« En 1938, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand élaborent une série de meubles. La récupération des madriers de construction du Pavillon des Temps Nouveaux* fournit le thème de cette collection. C’est l’abandon du tube d’acier pour un matériau traditionnel, le bois, mais travaillé dans un esprit bien éloigné de l’ébénisterie et fortement influencé par l’art brut. Le madrier, du bois de charpente en sapin (…) est assemblé par des languettes (…) fixées sur toute sa longueur. (..) Il ressortira particulièrement de cette nouvelle série un nouveau concept de « table en forme » que Pierre Jeanneret continuera à développer pendant la guerre. »

Pierre Jeanneret. La passion de construire. Hélène Bauchet-Cauquil, thèse. Ecole d’architecture de Paris- Belleville, 1983.

*(Architecture éphémère présentée par Le Corbusier et Pierre Jeanneret pour l’Exposition Internationale de 1937 à Paris)

Hormis quelques remarquables mais rares réalisations durant la guerre et l’immédiat après-guerre parmi lesquelles la table de forme libre pour l’appartement de Georges Blanchon à Grenoble en 1942 ou encore celle pour la maison de Jean Prouvé à Nancy en 1943, Pierre Jeanneret n’aura que peu d’occasions d’exprimer sont talent dans cette période troublée.

C’est en fait surtout Charlotte Perriand qui exploitera magistralement cette invention durant la période d’envol économique des « trente glorieuses », donnant naissance à de nombreuses tables et bureaux de forme libre, taillés dans de beaux bois massifs pour la plupart.

 Les fabrications du Bureau Central de Construction  dit BCC , 1939-1946.

Le BCC est fondé en 1939 à Grenoble par Georges Blanchon, Pierre Jeanneret, Charlotte Perriand et Jean Prouvé (en qualité de spécialiste de la technique et de l’utilisation du métal) pour répondre à l’importante commande de la SCAL (Société Centrale des Alliages Légers) à Issoire, pour des bureaux et maisons préfabriqués ainsi que pour les équipements mobilier de ces bâtiments.

Après le chantier d’Issoire, le BCC, situé en zone libre, qui fait également office de bureau d’architecture des Ateliers Jean Prouvé pendant la guerre, coordonnera la construction d’ingénieuses petites maisons de Pierre Jeanneret, préfabriquées totalement en bois, afin de pallier la pénurie d’acier, sur plusieurs sites répartis en zone libre (Bédarieux, Gardanne, Saint-Auban…) ainsi que la fabrication de mobilier de Pierre Jeanneret-Charlotte Perriand destiné à équiper ces constructions.

« Durant la guerre (…) Pierre Jeanneret continue des recherches de mobilier destinés à équiper les maisons préfabriquées, qui aboutissent à une série de prototypes très étudiés (…) ». Pierre Jeanneret. La passion de construire. Hélène Bauchet-Cauquil, thèse. Ecole d’architecture de Paris-Belleville, 1983.

De juin 1940 à mars 1946 Charlotte Perriand est absente, bloquée par la guerre, au Japon puis en Indochine.

Le mobilier de Pierre Jeanneret produit durant les années de guerre, plus ou moins adapté du mobilier Perriand-Jeanneret d’avant-guerre, n’est donc pas ou très peu documenté en l’absence de publications comme cela sera le cas à compter de la parution du premier catalogue de L’Équipement de la Maison après juillet 1946.

Les éditions de L’Équipement de la Maison , 1944-1951.

Certains de ces modèles de meubles d’avant guerre, dont le bureau de forme libre de 1939, sont adaptés par Pierre Jeanneret puis seront édités à l’unité ou en très petites séries, à partir de 1944 à Grenoble par L’Équipement de la Maison fondé par Herman Muller, en collaboration avec le BCC.

Les Ateliers Jean Prouvé adapteront également des modèles de bahut et d’armoire de Charlotte Perriand durant cette période.

Constatant ces adaptations, à son retour, Charlotte Perriand écrira : « Et comme toujours, nous étions heureux, Pierre et moi d’avoir marqué des points dans l’évolution des idées et leur application. »

Pierre Jeanneret revient à Paris en avril 1944, il écrit à ses contacts pour annoncer son retour :

« Nos travaux se poursuivront souvent dans un mouvement de collaboration avec Charlotte Perriand (actuellement en Indochine), Jean Prouvé, Jean Bossu (…) Nous resterons naturellement tournés vers les réalisations touchant à l’urbanisme, à la préfabrication, à l’habitation et à son équipement. »

Le BCC est dissous en 1946.

Georges Blanchon rentre au capital de L’Équipement de la Maison, avec comme associés, en sus de son fondateur Herman Muller, Denise et Robert Creswell. Le 10 juillet 1946, Charlotte Perriand, Pierre Jeanneret et Georges Blanchon se réunissent pour fixer le cadre de leur collaboration. Un catalogue (format prospectus) regroupant leurs modèles de meubles est édité. Les attributions sont parfois intitulées « Création de Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand » (premier catalogue après juillet 1946) puis « Collaboration Pierre Jeanneret-Charlotte Perriand » (second catalogue décembre 1947).

Un bureau de forme libre à tiroirs fixés sous plateau figure sur ces deux catalogues. Ses mesures portées au second catalogue indiquent une longueur de 200 cm et une profondeur de 100 cm, qui sont identiques à celles de notre bureau, mais la hauteur 72 cm et l’épaisseur du plateau 6 cm, sont différentes de celles de notre bureau, qui sont respectivement de 74 cm et 4 cm.

Les éditions du Bureau de Coordination du Bâtiment  dit BCB , 1949-1968.

En raison de divergences avec ses associés au sein de L’Équipement de la Maison, Georges Blanchon décide de se retirer de la société en septembre 1949 et de monter sa propre société le BCB. Charlotte Perriand et Pierre Jeanneret avisent Herman Muller au 1er janvier 1950 qu’il n’aura plus l’exclusivité de la fabrication de leur mobilier. L’Équipement de la Maison continuera cependant à fabriquer des meubles Perriand-Jeanneret pendant deux ans.

Le BCB reprend l’édition du catalogue Perriand-Jeanneret avec pour fabricants les entreprises Rimard et Dumuids, ainsi que la Société Parisienne de Menuiserie. Le catalogue intitulé « Meubles de Charlotte Perriand & Pierre Jeanneret » et spécifié comme « provisoire » le restera jusqu’à la fin de l’édition de meubles en 1968.

Le bureau de forme libre équipé de deux tiroirs, portant le n°8 du catalogue, est alors attribué exclusivement à Charlotte Perriand.

Départ de Pierre Jeanneret pour Chandigarh, 1951.

Pierre Jeanneret de son côté, sollicité par Le Corbusier pour travailler avec lui au chantier titanesque de l’édification de la ville de Chandigarh, part en Inde le 20 février 1951 pour n’en revenir définitivement qu’en 1965, deux ans avant sa mort à Genève.

Ce départ en Inde sera la fin de la collaboration Perriand-Jeanneret. Les nombreux modèles de meubles créés par Jeanneret pour Chandigarh au sein du « Low cost furniture program» attestent de son inventivité malgré des moyens extrêmement limités.

Par la sobriété de ses matériaux et de sa construction, notre bureau, bien que créé en France, mais dans une situation de pénurie similaire à celle de l’Inde des années 50, présente bien des affinités avec ce mobilier.

Les tables et bureaux de forme libre de Le Corbusier

Dès 1930, Le Corbusier et son associé Pierre Jeanneret utiliseront la forme libre dans l’architecture avec les piliers du Pavillon Suisse à la Cité Universitaire Internationale de Paris, qui préfigurent les piètements de tables de forme libre, et qui, considérés en coupe, constituent de véritables plateaux de forme libre.

Le Corbusier feras ensuite un large usage de la forme libre dans ses bâtiments, parsemant les halls d’entrée et les terrasses de sculpturales tables de forme libre en béton.

En France par exemple, avec la Cité Radieuse de Marseille, 1947-1952, ou pour le hall d’entrée de la Maison du Brésil à la Cité Universitaire, 1958 ; ou encore en Inde avec les bâtiments du Capitole de Chandigarh et à Ahmedabad avec le Palais des Filateurs, 1954.

Dans l’ameublement, Le Corbusier dessine pour le Palais des Filateurs une immense table de travail de forme libre en placage de teck et deux bureaux en teck massif. Le tout réalisé sur place sous la supervision de son jeune collaborateur indien Balkrishna Doshi.

 Bibliographie consultée :

– Revue Werk 6/1968. Hommage à Pierre Jeanneret. 1968.

– Hélène Bauchet-Cauquil. Pierre Jeanneret. La passion de construire. Thèse pour l’Ecole d’architecture de

Paris-Belleville, 1983.

– Jacques Barsac. Charlotte Perriand. L’oeuvre complète. Archives Charlotte Perriand. Editions Norma, 215.

Volume 1. 1903-1940, pages 422 à 430, 437 à 447.

Volume 2. 1940-1955, pages 142 à 147, 166 à 173, 284, 310, 311, page 316 (photo table forme libre

appartement PJ à Genoble 1942)

– Eric Touchaleaume & Gérald Moreau. Le Corbusier – Pierre Jeanneret. L’aventure indienne. Design-Art-

Architecture. Co-édition Gourcuff / Gradenigo & Eric Touchaleaume / Galerie54, 2010.

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