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En 1922, Robert Mallet-Stevens, architecte réputé dès les années 1910 pour ses projets de villas commandés par le couturier Jacques Doucet, édite un recueil de dessins d’architectures et de projets d’habitations intitulé Une Cité Moderne.

On retrouve une forte influence de la Sécession Viennoise et particulièrement de l’architecte Josef Hoffmann, son parrain,  avec des façades épurées et un intérieur reflétant l’art total. Il faut désormais réaliser des constructions minimales avec des volumes géométriques savants et proportionnés, laissant entrevoir l’organisation interne de la demeure. La clientèle de ce jeune architecte correspond à l’élite intellectuelle et financière parisienne. Résolument moderne, Rob, comme l’appelle ses amis, impose dans ses constructions, l’emploi du ciment, du verre et du métal.

Durant sa courte carrière, Mallet-Stevens a relativement peu construit.
Hormis la rue Mallet-Stevens (1924-1929), citons parmi ses réalisations notables, le Château de Mézy pour le couturier Paul Poiret (1924-1925), laissé inachevé par la faillite de son commanditaire; la Villa Noailles à Hyères (1923-1928); le Casino de Saint Jean de Luz (1928-1930); la Villa Cavrois à Croix (1929-1932); l’Hôtel Barillet, square Vergennes Paris 15ème  (1932); une caserne de pompiers, rue Mesnil Paris 16ème (1936), son unique commande publique.

Par ailleurs il réalise quelques décors pour le cinéma, dont ceux pour « L’inhumaine » (1924) et « Le Vertige » (1926)  de Marcel L’Herbier. Quant au film mythique de Man Ray « Les Mystères du Château de Dé », il est tourné dans la villa Noailles.

Le choix de décors de Mallet-Stevens pour cadre de ces films d’essence surréaliste illustre l’attrait poétique indéfinissable qu’exerce encore aujourd’hui son oeuvre qui est bien davantage qu’une architecture simplement « moderniste ».

 

Rue Mallet-Stevens vue depuis son extrémité, 1927.

© Photo Marc Vaux. Paris Centre Pompidou, Mnam-Cci, Bibliothèque Kandinsky, fonds Mallet-Stevens, don M. et J. Videlier Martel.

Après l’Exposition Internationale des Arts et Techniques de 1937, l’architecte, malade, n’exercera plus d’activité. Il  décède en 1945, en laissant pour instruction à son épouse de détruire ses archives. Son œuvre ne sera réappréciée à sa juste valeur qu’au début des années 80 et  ses réalisations majeures – bien que défigurées pour certaines – sont sauvées par miracle de la destruction grâce à l’obstination d’une poignée d’amateurs.
L’Hôtel Martel
, habité jusqu’à ces dernières années par leurs descendants, est l’oeuvre de Mallet-Stevens la mieux conservée.

La rue Mallet-Stevens,

Au milieu des années 20, quelques clients désireux de se faire construire un hôtel particulier par Mallet-Stevens achètent sur ses conseils des terrains sur une même parcelle, permettant à celui-ci de réaliser un lotissement, manifeste architectural prôné dans  La Cité Moderne, quelques années auparavant.

Chacun des bâtiments est un ensemble complexe de volumes percés de larges fenêtres horizontales et surmontés de toits terrasses.
De 1924 à 1929, la chronologie des constructions s’établie comme suit :

L’hôtel Reifenberg. Le plus considérable en terme de volume sera le premier à voir le jour. Surélevé dans les années 1950, il est néanmoins bien conservé.

L’Hôtel Allatini. Son architecture était la plus dépouillée de la rue. Il a été totalement défiguré dans les années 1950.

L’hôtel Dreyfus. Le plus petit des bâtiments de la rue, accolé à un immeuble des années 50, n’a été habité qu’un an par son propriétaire. Il a conservé assez fidèlement son aspect extérieur.

L’Hôtel Mallet-Stevens. A usage de logement pour l’architecte et sa famille et d’agence d’architecture au rez-de-chaussée. Surélevé dans les années 1950, il est néanmoins en bon état de conservation.

L’hôtel Martel. Toujours  propriété et/ou habité par la famille jusqu’aux années 1990. Le seul qui soit resté en parfait état d’origine.

La Maison du gardien. Dernière construction en date, tout au bout de l’impasse. Ce cube minimaliste parfait, a été totalement dénaturé dans les années 1950 et englobé dans une amusante villa au style indéfini, non dénuée de charme.

La crise de 1929 aura raison du projet d’extension de la rue.

 

Photo gauche. La rue Mallet-Stevens, à gauche l’Hôtel Martel.
Photo droite. L’Hôtel Martel et l’un des frères jumeaux  Martel au premier plan.

 

© Photo Thérèse Bonney - Ministère de la Culture - France - Médiathèque de l'architecture et du patrimoine.

La rue, inaugurée le 20 juillet 1927, où le Tout Paris se rend, est décrite en ces termes par l’architecte, dans la revue Art et Industrie, de mai 1926 : « La rue que j’ai la bonne fortune de construire à Auteuil (…). Aucun commerce n’y est autorisé. Elle est exclusivement réservée à l’habitation, au repos, on doit y trouver un calme réel (…) et son aspect même, doit évoquer la placidité sans tristesse ».

Pour réaliser ces villas, Mallet-Stevens s’entoure de plusieurs collaborateurs, plus ou moins reconnus à l’époque, tels que Pierre Chareau, Gabriel Guévrékian, Louis Barillet, Jean Prouvé, Jan et Joël Martel, Jean Burkhalter, Charlotte Perriand et Djo-Bourgeois. Il définit tous ces artistes comme étant « (…) plus des architectes que des décorateurs. (…) leurs conceptions ne visent pas à agrémenter, à orner une pièce, ils composent logiquement, franchement ; ils n’enjolivent pas, ils construisent ».

L’Hôtel Martel fraichement achevé, 1927.

© Photo Thérèse Bonney - Ministère de la Culture - France - Médiathèque de l'architecture et du patrimoine.

Hôtel particulier Martel au n° 10 de la  rue Mallet – Stevens

Depuis l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes de 1925, Mallet-Stevens et les frères Martel sont amis et collaborent sur plusieurs projets artistiques. Les deux frères choisissent donc de faire construire leur hôtel particulier/atelier par celui-ci, pour abriter leurs familles respectives et travailler dans un atelier commun au rez-de-chaussée. Le père des sculpteurs les aide financièrement et  habite le dernier étage, un « studio » réalisé sous la direction particulière de Gabriel Guévrékian.

Le dénivelé caractérisant la maison commence dès l’atelier, étagé sur plusieurs niveaux. Le décalage se répercute sur le reste de la construction, chacun des trois appartements étant distribué en duplex.

L’axe de la construction est constitué par la tour cylindrique de l’escalier principal, terminée par un belvédère coiffé d’un disque en ciment, dont la face inférieure est carrelée de mosaïque de pâte de verre rouge. L’escalier est éclairé par un vitrail à motifs géométriques de Louis Barillet, débutant au niveau de la terrasse du 2ème étage, soulignant la verticalité du volume. Au plafond de la cage d’escalier est fixé un miroir circulaire se réfléchissant avec celui placé au pied de l’escalier, créant ainsi l’illusion vertigineuse d’un puit sans fond, qui n’est pas sans rappeler l’ambiance surréaliste des décors de films de l’architecte.

Trois différentes entrées s’ouvrent en façade du bâtiment :

- A gauche, le garage à portes pliables en tôle laquée noir, ajourées de découpes carrées.

- À droite, la haute porte coulissante en tôle laquée noir de l’atelier et sa plaque en verre dépoli  fixée sur la porte indiquant  « Jan et Joël Martel – sculpteurs ».

- Au centre, la porte-grille en métal laqué argent à deux vanteaux coulissants de l’entrée principale, dont les motifs en lignes brisées répondent à ceux du relief cubiste en miroir polyédrique des frères Martel, lui faisant face, est attribuée à Mallet-Stevens dans le portfolio présenté par Jean Prouvé Le Métal, édition Charles Moreau, 1929.

Dans le même ouvrage, figure également  la remarquable grille intérieure en fer forgé du hall d’entrée de l’Hôtel Reifenberg, première oeuvre parisienne du jeune ferronnier Jean Prouvé, qui évoquera avec émotion, lors d’un entretien en 1982, sa première rencontre avec Mallet-Stevens.

Pour toutes les photos de l'appartement de Jan Martel © Photo Thérèse Bonney - Ministère de la Culture - France - Médiathèque de l'architecture et du patrimoine.

Contrairement à la plupart de ses réalisations, l’Hôtel Reifenberg par exemple, dont l’aménagement confortable et raffiné, dû notamment à Pierre Charreau, est apte à séduire de grands bourgeois, l’Hôtel Martel conçu pour des artistes, qui plus est des sculpteurs travaillant la glaise, le plâtre et la pierre, est d’une modernité beaucoup plus radicale, anticipant d’un demi-siècle l’esthétique industrielle minimaliste du loft d’habitation.

Les sols lavables en terrazzo prolongés au bas des murs par une plinthe en ciment teinté brun, l’emploi récurent du métal simplement peint en gris industriel, les portes coulissantes montées sur rails apparents, les systèmes d’ouverture des baies vitrées et des stores, démontrent une volonté fonctionnaliste qui ne cherche pas à s’en cacher mais qui au contraire en tire un parti esthétique, allié  à l’agrément d’utilisation et à la beauté des volumes.

Photo gauche. La spirale de la cage d’escalier de l’Hôtel Martel et son jeu de miroirs donnant l’illusion d’un puit sans fond..
Photo droite. Escalier intérieur de l’Atelier Martel menant à la porte d’entrée intérieure et la mezzanine du fond.

Pour toutes les photos de l'appartement de Jan Martel © Photo Thérèse Bonney - Ministère de la Culture - France - Médiathèque de l'architecture et du patrimoine.

Page précédente et photo en vis à vis.  Le séjour – salle à manger de l’appartement de Jan Martel était équipée d’un ensemble de meubles de Francis Jourdain, réalisé sur commande, consistant pour l’essentiel en casiers de bois coulissants sur des rails en acier. Cet ensemble unique a été acquis par le Centre Georges Pompidou en 2006 auprès des héritiers Martel.

Page suivante, photo gauche et deuxième page suivante. Du mobilier en tube de Marcel Breuer édité par la firme Thonet, équipait le séjour – salle à manger de l’appartement de Jan Martel.
Page suivante, photo droite. Un rideau d’Hélène Henry séparait l’entrée du séjour – salle à manger de l’appartement de Jan Martel, une ligne de mosaïque rouge terre cuite encastrée dans le sol en granito établie une sorte de seuil virtuel entre les deux zones.

Pour toutes les photos de l'appartement de Jan Martel © Photo Thérèse Bonney - Ministère de la Culture - France - Médiathèque de l'architecture et du patrimoine.

Bibliographie

- F. Honoré, Maisons modernes, L’illustration, juillet 1927.
- La rue Mallet-Stevens, Les échos des industries d’art, août 1927.
- Marie Dormoy, Robert Mallet-Stevens, L’amour de l’art, octobre 1927.
- Photographies de la rue Mallet-Stevens, La revue de l’art ancien et moderne, septembre / octobre 1927.
- La rue Mallet-Stevens, L’architecture vivante, hiver / automne 1927.
- Léon Werth, L’architecture intérieure et Mallet-Stevens, Art et décoration, juin 1929.
- G. Rémon, Architecture nouvelle, Mallet-Stevens architecte, Mobilier et décoration, août 1929.
- Jean-Louis Cohen et Christian Bonnefoi, Dossier Mallet-Stevens, Architecture mouvement continuité, 1977, numéro 41.
- Richard Becherer, Monumentality and the Rue Mallet-Stevens, Journal of the Society of architectural historians, March 1981, number I.- Arlette Barré-Despond, UAM, éditions du regard, Paris, 1986.
- Peter Sulzer, Jean Prouvé volume 1 : 1917 – 1933, Birkhäuser, 1999, p. 78-79.

Page précédente, photo gauche. Un  bar d’appartement de Charlotte Perriand dont les parties métalliques sont réalisées par Jean Prouvé, équipait la pièce mitoyenne de la chambre à coucher, à l’étage de l’appartement de Jan Martel.  Cet ensemble unique a été acquis par le Centre Georges Pompidou en 2006 auprès des héritiers Martel.
Page précédente, photo droite. Escalier intérieur menant à l’étage dans l’appartement de Jan Martel.

Photo gauche. Abris sur le toit terrasse de l’Hôtel Martel, à remarquer les dessertes circulaires entourant les deux colonnes selon le même principe que dans l’Atelier de Charles de Noailles dans la Villa Noailles à Hyères.
En fond, le départ de l’escalier du mirador couronnant l’édifice.
Photo droite. Portion de l’escalier central du bâtiment et porte d’entrée vitrée du studio du père des sculpteurs au dernier étage du bâtiment.

Pour toutes les photos de l'appartement de Jan Martel © Photo Thérèse Bonney - Ministère de la Culture - France - Médiathèque de l'architecture et du patrimoine.

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